Les agences d’intérim occupent une position particulière dans le paysage juridique français en matière de santé et sécurité au travail. En tant qu’employeurs de travailleurs temporaires, elles font face à des responsabilités spécifiques concernant l’évaluation et la prévention des risques professionnels. Le Document Unique d’Évaluation des Risques (DUER) constitue la pierre angulaire de cette démarche préventive. Pourtant, sa mise en œuvre soulève de nombreuses questions pratiques pour les agences d’intérim qui doivent naviguer entre leurs obligations propres et celles partagées avec les entreprises utilisatrices. Cette analyse approfondie examine le cadre légal du DUER pour les agences d’intérim, ses modalités d’application, les responsabilités partagées, les sanctions encourues et les bonnes pratiques à adopter.
Cadre juridique du DUER applicable aux agences d’intérim
Le Document Unique d’Évaluation des Risques trouve son fondement juridique dans plusieurs textes fondamentaux du droit français. L’article L.4121-1 du Code du travail pose le principe général selon lequel l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Cette obligation générale se décline en plusieurs obligations spécifiques, dont celle d’évaluer les risques professionnels.
Le décret n°2001-1016 du 5 novembre 2001 a concrétisé cette obligation en imposant à tous les employeurs de transcrire et mettre à jour dans un document unique les résultats de l’évaluation des risques pour la santé et la sécurité des travailleurs. Ce document, devenu obligatoire quelle que soit la taille de l’entreprise, doit être mis à jour au minimum annuellement.
Pour les agences d’intérim, ce cadre général se double de dispositions spécifiques. En effet, l’article L.1251-21 du Code du travail précise que pendant la durée de la mission, l’entreprise utilisatrice est responsable des conditions d’exécution du travail telles qu’elles sont déterminées par les dispositions légales et conventionnelles applicables au lieu de travail. Ces conditions incluent notamment celles relatives à la santé et à la sécurité au travail.
Spécificités juridiques pour le travail temporaire
La loi n°90-613 du 12 juillet 1990 relative au travail temporaire a introduit des dispositions particulières concernant la protection des salariés intérimaires. Ces dispositions ont été renforcées par la loi n°2011-867 du 20 juillet 2011 relative à l’organisation de la médecine du travail, qui a précisé les responsabilités respectives de l’entreprise de travail temporaire et de l’entreprise utilisatrice.
La directive-cadre européenne 89/391/CEE du 12 juin 1989 constitue également une source importante du droit applicable, en posant les principes généraux de prévention des risques professionnels au niveau européen. Cette directive a été complétée par la directive 91/383/CEE du 25 juin 1991, qui vise spécifiquement à améliorer la sécurité et la santé des travailleurs ayant une relation de travail à durée déterminée ou une relation de travail intérimaire.
En pratique, cette dualité de régime juridique se traduit par une responsabilité partagée entre l’agence d’intérim et l’entreprise utilisatrice. L’agence d’intérim, en tant qu’employeur juridique, doit établir un DUER pour ses propres locaux et pour les risques liés à son activité propre. Elle doit également s’assurer que l’entreprise utilisatrice a bien évalué les risques auxquels seront exposés les salariés intérimaires qu’elle met à disposition.
- Obligation d’établir un DUER pour les locaux de l’agence
- Obligation de s’informer sur les risques chez les clients
- Obligation de former et d’informer les salariés intérimaires
- Obligation de coordination avec les entreprises utilisatrices
La jurisprudence de la Cour de cassation est venue préciser ces obligations, en rappelant notamment dans un arrêt du 28 février 2002 que l’entreprise de travail temporaire ne peut s’exonérer de sa responsabilité en matière de sécurité au seul motif que le salarié intérimaire exerce son activité sous la direction de l’entreprise utilisatrice.
Contenu et méthodologie du DUER pour une agence d’intérim
La réalisation du Document Unique d’Évaluation des Risques pour une agence d’intérim présente des particularités liées à la nature même de son activité. En effet, l’agence doit non seulement évaluer les risques inhérents à ses propres locaux et à son personnel permanent, mais elle doit également prendre en compte les risques auxquels sont exposés les salariés intérimaires qu’elle délègue auprès des entreprises utilisatrices.
Identification des risques propres à l’agence
Pour la partie concernant les locaux de l’agence et le personnel permanent, l’évaluation des risques suit la méthodologie classique applicable à toute entreprise du secteur tertiaire. Les risques psychosociaux occupent une place prépondérante, notamment en raison des objectifs commerciaux souvent exigeants imposés aux consultants. Le stress professionnel, les tensions avec la clientèle ou les candidats, et la pression temporelle constituent des facteurs de risques à ne pas négliger.
Les troubles musculosquelettiques liés au travail sur écran et à la posture assise prolongée font également partie des risques à évaluer. L’aménagement des postes de travail, l’ergonomie du mobilier et l’organisation des espaces de travail doivent être analysés sous l’angle de la prévention de ces troubles.
Les risques liés aux déplacements professionnels des commerciaux et consultants qui se rendent régulièrement chez les clients doivent être intégrés dans l’évaluation. Ces déplacements exposent les salariés à des risques routiers qu’il convient d’identifier et de prévenir par des mesures adaptées.
Évaluation des risques pour les travailleurs temporaires
Concernant les salariés intérimaires, l’agence doit mettre en place une méthodologie spécifique d’évaluation des risques. Cette méthodologie repose sur plusieurs piliers :
- L’analyse des caractéristiques des postes proposés par les entreprises utilisatrices
- Le recueil d’informations sur les conditions de travail réelles
- L’identification des risques spécifiques à chaque secteur d’activité
- L’évaluation de l’adéquation entre les compétences des intérimaires et les exigences des postes
La fiche de poste transmise par l’entreprise utilisatrice constitue un document central dans cette évaluation. Elle doit mentionner les caractéristiques du poste à pourvoir, les qualifications requises et les risques particuliers pour la santé et la sécurité. L’agence d’intérim doit analyser cette fiche avec attention et la compléter si nécessaire par des informations recueillies lors de visites sur site ou d’échanges avec les responsables de l’entreprise utilisatrice.
La cartographie des risques par secteur d’activité constitue un outil précieux pour l’agence d’intérim. Cette cartographie permet d’identifier les risques récurrents dans les différents secteurs où l’agence délègue des salariés (BTP, industrie, logistique, etc.) et de prévoir des mesures de prévention adaptées.
L’évaluation doit prendre en compte le caractère potentiellement aggravé des risques pour les travailleurs temporaires, en raison de leur méconnaissance des lieux de travail, de leur moindre formation aux risques spécifiques, et de leur réticence parfois à signaler des situations dangereuses par crainte de perdre leur mission.
Le DUER de l’agence d’intérim doit donc comporter une partie générale relative aux risques présents dans ses locaux et une partie spécifique relative aux risques auxquels sont exposés les salariés intérimaires selon les secteurs d’activité et les types de missions. Cette seconde partie doit être régulièrement mise à jour en fonction des retours d’expérience et des informations recueillies auprès des entreprises utilisatrices et des salariés intérimaires eux-mêmes.
Responsabilités partagées entre l’agence d’intérim et l’entreprise utilisatrice
La relation triangulaire qui caractérise le travail temporaire implique un partage des responsabilités en matière de santé et de sécurité au travail entre l’agence d’intérim, l’entreprise utilisatrice et le salarié intérimaire lui-même. Cette répartition des responsabilités est encadrée par le Code du travail, mais elle soulève en pratique de nombreuses questions d’interprétation et d’application.
Obligations spécifiques de l’agence d’intérim
En tant qu’employeur juridique du salarié intérimaire, l’agence d’intérim assume plusieurs obligations fondamentales en matière de prévention des risques professionnels.
Tout d’abord, elle doit s’assurer de l’aptitude médicale du salarié au poste de travail proposé. Cette obligation implique l’organisation d’une visite médicale d’embauche auprès du médecin du travail. Pour certains postes à risques particuliers, des examens complémentaires peuvent être nécessaires.
L’agence doit également vérifier que le salarié intérimaire dispose des qualifications professionnelles requises pour occuper le poste en toute sécurité. Cette vérification passe par le contrôle des diplômes, certificats et habilitations nécessaires, ainsi que par l’évaluation de l’expérience professionnelle antérieure.
La formation à la sécurité constitue une autre obligation majeure de l’agence d’intérim. Celle-ci doit dispenser une formation générale à la sécurité, tandis que l’entreprise utilisatrice se charge de la formation spécifique au poste de travail. La frontière entre ces deux types de formation n’est pas toujours claire et peut donner lieu à des litiges en cas d’accident.
Enfin, l’agence d’intérim doit s’assurer que l’entreprise utilisatrice a bien procédé à l’évaluation des risques auxquels sera exposé le salarié intérimaire. Cette vérification peut s’effectuer par la demande de communication du DUER de l’entreprise utilisatrice ou, a minima, par l’obtention d’une fiche de poste détaillée mentionnant les risques identifiés.
Obligations de l’entreprise utilisatrice
L’entreprise utilisatrice, bien que n’étant pas l’employeur juridique du salarié intérimaire, assume néanmoins des responsabilités étendues en matière de santé et de sécurité.
Elle est notamment responsable des conditions d’exécution du travail pendant toute la durée de la mission. Cette responsabilité couvre les aspects liés à la durée du travail, au travail de nuit, au repos hebdomadaire, à l’hygiène et à la sécurité.
L’entreprise utilisatrice doit intégrer dans son propre DUER les risques spécifiques auxquels sont exposés les travailleurs temporaires. Cette obligation découle du principe selon lequel tous les travailleurs présents dans l’entreprise, quel que soit leur statut, doivent être pris en compte dans l’évaluation des risques.
La formation au poste de travail constitue une obligation fondamentale de l’entreprise utilisatrice. Cette formation doit être adaptée aux caractéristiques particulières du poste, aux risques qui y sont associés et au niveau d’expérience du salarié intérimaire.
L’entreprise utilisatrice doit également fournir les équipements de protection individuelle (EPI) nécessaires à l’exécution de la mission en toute sécurité. Seuls les EPI personnalisés (casques, chaussures de sécurité) peuvent être fournis par l’agence d’intérim.
Coordination et communication entre les acteurs
La prévention efficace des risques professionnels pour les salariés intérimaires repose sur une coordination étroite entre l’agence d’intérim et l’entreprise utilisatrice.
Le contrat de mise à disposition constitue le support juridique de cette coordination. Ce contrat doit mentionner les caractéristiques particulières du poste à pourvoir, les risques pour la santé et la sécurité, ainsi que les qualifications requises. Il précise également les équipements de protection individuelle que le salarié devra utiliser et indique qui, de l’entreprise utilisatrice ou de l’entreprise de travail temporaire, est chargé de les fournir.
La visite préalable des locaux de l’entreprise utilisatrice par un représentant de l’agence d’intérim permet d’améliorer l’évaluation des risques et la préparation de la mission. Cette pratique, bien que non obligatoire, est fortement recommandée pour les postes présentant des risques particuliers.
L’échange d’informations entre les deux entreprises doit être continu tout au long de la mission. L’entreprise utilisatrice doit notamment informer sans délai l’agence d’intérim en cas d’accident du travail survenu à un salarié intérimaire, afin que celle-ci puisse effectuer les démarches administratives nécessaires en tant qu’employeur.
Mise à jour et évolution du DUER dans le contexte du travail temporaire
Le Document Unique d’Évaluation des Risques n’est pas un document figé. Sa pertinence et son efficacité dépendent largement de sa mise à jour régulière, particulièrement dans le contexte dynamique du travail temporaire. Les agences d’intérim doivent donc mettre en place un processus structuré de révision et d’actualisation de leur DUER.
Fréquence et modalités de mise à jour
Conformément à l’article R.4121-2 du Code du travail, le DUER doit être mis à jour au moins une fois par an. Toutefois, cette fréquence minimale est souvent insuffisante pour une agence d’intérim dont l’activité se caractérise par une grande variabilité des missions et des entreprises utilisatrices.
En pratique, plusieurs événements doivent déclencher une mise à jour du DUER :
- La délégation de personnel intérimaire dans un nouveau secteur d’activité
- La collaboration avec une nouvelle entreprise utilisatrice présentant des risques spécifiques
- La survenance d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle
- L’évolution significative des techniques ou des modes d’organisation du travail
- Les modifications législatives ou réglementaires en matière de santé et sécurité au travail
La mise à jour du DUER doit s’appuyer sur l’analyse des retours d’expérience. Les informations recueillies auprès des salariés intérimaires à l’issue de leurs missions constituent une source précieuse pour identifier de nouveaux risques ou réévaluer des risques existants. Les entretiens de fin de mission peuvent ainsi être structurés pour inclure systématiquement des questions relatives aux conditions de sécurité rencontrées.
Les visites sur site réalisées par les consultants de l’agence d’intérim sont également l’occasion de collecter des informations sur les conditions réelles de travail et les risques potentiels. Ces visites permettent de vérifier la concordance entre les informations fournies par l’entreprise utilisatrice et la réalité du terrain.
Intégration des évolutions technologiques et organisationnelles
Le monde du travail connaît des mutations profondes qui affectent directement les risques professionnels. Les agences d’intérim doivent intégrer ces évolutions dans leur DUER.
La digitalisation des processus de travail fait émerger de nouveaux risques, notamment psychosociaux, liés à l’hyperconnexion, à l’accélération des rythmes de travail ou à la porosité entre vie professionnelle et vie personnelle. Ces risques concernent tant le personnel permanent de l’agence que les salariés intérimaires délégués dans des environnements fortement numérisés.
Les nouvelles formes d’organisation du travail, comme le télétravail ou le travail en mode projet, modifient également la nature et l’intensité des risques professionnels. L’agence d’intérim doit adapter son évaluation des risques à ces nouveaux modes de fonctionnement, en tenant compte notamment de l’isolement potentiel des travailleurs et des difficultés de management à distance.
L’évolution des métiers et des compétences constitue un autre facteur à prendre en compte. L’automatisation et la robotisation de certaines tâches peuvent réduire certains risques physiques mais en créer d’autres, liés par exemple à la coactivité homme-machine. L’agence d’intérim doit anticiper ces évolutions dans son évaluation des risques et adapter ses exigences en matière de formation et de qualification des salariés intérimaires.
Traçabilité et conservation des données
La gestion documentaire du DUER revêt une importance particulière pour les agences d’intérim, qui doivent être en mesure de démontrer leur diligence en matière d’évaluation et de prévention des risques.
Le Code du travail impose une conservation du DUER pendant au moins 40 ans, afin de permettre la traçabilité de l’exposition des travailleurs à certains risques, notamment chimiques ou cancérogènes. Cette durée de conservation est particulièrement pertinente dans le contexte du travail temporaire, où les salariés peuvent être exposés à des risques variés au cours de leur carrière.
La dématérialisation du DUER facilite sa conservation et sa mise à jour. De nombreuses solutions logicielles spécialisées permettent aujourd’hui une gestion dynamique du document, avec des fonctionnalités de suivi des modifications, d’alerte pour les mises à jour obligatoires et de génération automatisée de plans d’action.
L’historisation des versions successives du DUER permet de retracer l’évolution de l’évaluation des risques au fil du temps. Cette traçabilité peut s’avérer précieuse en cas de contentieux relatif à la reconnaissance d’une maladie professionnelle ou à la qualification d’un accident du travail.
Pour les groupes d’agences d’intérim, la centralisation de la gestion du DUER peut permettre de mutualiser les bonnes pratiques et d’harmoniser les méthodes d’évaluation des risques. Toutefois, cette centralisation ne doit pas se faire au détriment de la prise en compte des spécificités locales en matière de risques professionnels.
Stratégies pratiques pour optimiser la gestion des risques en agence d’intérim
Au-delà des obligations légales relatives au Document Unique d’Évaluation des Risques, les agences d’intérim peuvent déployer des stratégies proactives pour renforcer la prévention des risques professionnels. Ces approches permettent non seulement de mieux protéger les salariés, mais aussi de valoriser l’engagement de l’agence auprès des entreprises utilisatrices et des candidats.
Formation et sensibilisation des équipes permanentes
La qualité de l’évaluation des risques et l’efficacité des mesures de prévention dépendent largement du niveau de compétence et de sensibilisation des consultants et responsables d’agence. Ces professionnels, souvent issus de formations commerciales, ne possèdent pas nécessairement les connaissances techniques en matière de santé et sécurité au travail.
La mise en place d’un programme de formation continue sur les thématiques de prévention des risques constitue donc un investissement pertinent. Ce programme peut inclure :
- Des modules sur la réglementation applicable en matière de santé et sécurité au travail
- Des formations sectorielles sur les risques spécifiques (BTP, industrie, logistique, etc.)
- Des ateliers pratiques sur l’identification des risques lors des visites en entreprise
- Des sessions sur les techniques d’entretien pour recueillir des informations pertinentes auprès des entreprises utilisatrices et des intérimaires
La désignation d’un référent sécurité au sein de l’agence ou du groupe d’agences peut faciliter la diffusion d’une culture de prévention. Ce référent peut assurer une veille réglementaire, accompagner les consultants dans l’évaluation des risques et coordonner les relations avec les services de santé au travail.
L’intégration d’objectifs de prévention dans l’évaluation de la performance des consultants constitue un levier efficace pour renforcer leur engagement. Ces objectifs peuvent porter sur le nombre de visites de sécurité réalisées, la qualité des informations recueillies sur les risques ou la diminution du taux de fréquence des accidents du travail parmi les intérimaires délégués.
Outils digitaux et innovation technologique
Les technologies numériques offrent aujourd’hui de nombreuses possibilités pour améliorer l’évaluation et la prévention des risques professionnels dans le secteur du travail temporaire.
Les applications mobiles permettent aux consultants de réaliser des évaluations de risques directement lors de leurs visites en entreprise, en s’appuyant sur des grilles d’analyse prédéfinies et en intégrant des photos ou vidéos pour documenter les situations à risque. Ces données peuvent ensuite être synchronisées automatiquement avec le DUER central de l’agence.
Les plateformes collaboratives facilitent le partage d’informations sur les risques entre les différentes agences d’un même groupe, créant ainsi une base de connaissances commune sur les entreprises utilisatrices et les secteurs d’activité. Cette mutualisation des retours d’expérience permet d’affiner l’évaluation des risques et d’anticiper les situations dangereuses.
La réalité virtuelle commence à être utilisée pour la formation des intérimaires, notamment dans les secteurs à risques élevés comme le BTP ou l’industrie. Ces technologies immersives permettent de simuler des situations dangereuses et d’entraîner les salariés à adopter les bons réflexes, sans les exposer à un danger réel.
Les algorithmes d’analyse prédictive, alimentés par les données issues des accidents et presqu’accidents, peuvent aider à identifier les facteurs de risque récurrents et à cibler les actions de prévention sur les situations les plus critiques. Cette approche data-driven de la prévention constitue une voie prometteuse pour les grands groupes d’intérim disposant d’un volume suffisant de données.
Partenariats stratégiques pour une prévention renforcée
La complexité des enjeux de santé et sécurité au travail incite les agences d’intérim à développer des partenariats avec différents acteurs spécialisés.
La collaboration avec les services de santé au travail peut aller au-delà du simple suivi médical des salariés intérimaires. Ces services disposent d’une expertise technique qui peut être mobilisée pour l’évaluation des risques, la formation des consultants ou l’élaboration de documents d’information adaptés aux spécificités du travail temporaire.
Les organismes de formation spécialisés en santé et sécurité peuvent développer avec l’agence d’intérim des modules de formation sur mesure, tenant compte des particularités des missions proposées et des profils des intérimaires. Ces formations peuvent constituer un atout différenciant pour l’agence dans sa relation avec les entreprises utilisatrices.
Les cabinets de conseil en prévention des risques peuvent accompagner l’agence d’intérim dans l’élaboration et la mise à jour de son DUER, en apportant une expertise technique et méthodologique. Cet accompagnement peut être particulièrement précieux lors de l’entrée sur un nouveau secteur d’activité présentant des risques spécifiques.
Enfin, la participation à des clubs d’entreprises ou à des groupes de travail sectoriels sur les questions de santé et sécurité permet d’échanger sur les bonnes pratiques et de mutualiser les retours d’expérience. Ces réseaux constituent également une source d’information précieuse sur l’évolution des techniques et des organisations du travail susceptibles d’impacter les risques professionnels.
La prévention des risques professionnels, loin d’être une simple obligation réglementaire, peut ainsi devenir un véritable levier de performance pour l’agence d’intérim, en renforçant sa crédibilité auprès des entreprises utilisatrices et en fidélisant les salariés intérimaires sensibles aux questions de conditions de travail.
Perspectives d’avenir et défis émergents pour le DUER en agence d’intérim
Le Document Unique d’Évaluation des Risques s’inscrit dans un environnement en constante évolution, marqué par des transformations profondes du monde du travail et par un renforcement continu des exigences en matière de santé et sécurité. Les agences d’intérim doivent anticiper ces évolutions pour adapter leur approche de la prévention des risques professionnels.
Évolutions réglementaires et jurisprudentielles
Le cadre juridique de l’évaluation des risques professionnels connaît des évolutions régulières, sous l’influence du droit européen et des avancées de la jurisprudence française.
La loi Santé au Travail du 2 août 2021 a introduit plusieurs modifications significatives, notamment l’intégration obligatoire d’un volet sur la prévention des risques d’exposition aux facteurs de pénibilité dans le Document Unique. Cette évolution impacte directement les agences d’intérim qui délèguent du personnel dans des secteurs exposés à ces facteurs, comme le BTP ou l’industrie.
La jurisprudence de la Cour de cassation tend à renforcer la responsabilité des employeurs en matière de prévention des risques professionnels. Plusieurs arrêts récents ont précisé la portée de l’obligation de sécurité de résultat, en confirmant que l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé des travailleurs, y compris en l’absence de texte spécifique sur un risque donné.
Au niveau européen, la Stratégie de l’UE en matière de santé et de sécurité au travail 2021-2027 définit de nouvelles priorités, notamment la prévention des risques psychosociaux et l’adaptation aux changements démographiques. Ces orientations influenceront probablement les futures évolutions du droit français et, par conséquent, les obligations des agences d’intérim en matière d’évaluation des risques.
Nouvelles formes de travail et risques émergents
Les mutations du monde du travail font émerger de nouveaux risques que les agences d’intérim doivent intégrer dans leur DUER.
Le développement des plateformes numériques et de l’économie à la demande brouille les frontières traditionnelles du salariat et soulève de nouvelles questions en matière de responsabilité pour la santé et la sécurité des travailleurs. Certaines agences d’intérim diversifient leurs activités en proposant des services de mise en relation via des plateformes, ce qui les expose à des problématiques juridiques complexes quant à leur rôle dans la prévention des risques.
L’intelligence artificielle et la robotique transforment profondément certains métiers et créent de nouvelles situations de travail. La coactivité homme-machine, la supervision de systèmes automatisés ou l’utilisation d’exosquelettes génèrent des risques spécifiques que les agences d’intérim doivent apprendre à évaluer et à prévenir.
Les risques psychosociaux prennent une place croissante dans les préoccupations de santé au travail. L’intensification du travail, les exigences d’adaptabilité permanente et la porosité entre vie professionnelle et vie personnelle constituent des facteurs de risque que les agences d’intérim doivent prendre en compte, tant pour leur personnel permanent que pour les salariés intérimaires qu’elles délèguent.
Vers une approche intégrée et collaborative de la prévention
Face à la complexité croissante des enjeux de santé et sécurité au travail, une approche systémique et collaborative s’impose aux agences d’intérim.
L’intégration de la prévention des risques dans une démarche plus large de responsabilité sociale d’entreprise (RSE) constitue une tendance de fond. Cette approche permet de dépasser la simple conformité réglementaire pour inscrire l’évaluation des risques dans une stratégie globale de développement durable et de création de valeur partagée.
La co-construction du DUER avec les différentes parties prenantes – salariés permanents, représentants du personnel, entreprises utilisatrices, salariés intérimaires – permet d’enrichir l’évaluation des risques et de renforcer l’adhésion aux mesures de prévention. Cette démarche participative peut s’appuyer sur des outils numériques facilitant la remontée d’informations du terrain et la mise en commun des expertises.
Le développement d’une culture de prévention partagée entre l’agence d’intérim et les entreprises utilisatrices constitue un objectif majeur. Cette culture commune peut être favorisée par l’organisation de forums d’échange, la diffusion de bonnes pratiques ou la mise en place de chartes d’engagement réciproque sur les questions de santé et sécurité.
La data science offre de nouvelles perspectives pour une évaluation plus fine et plus dynamique des risques professionnels. L’analyse des données issues des accidents du travail, des visites médicales ou des retours d’expérience permet d’identifier des corrélations et des tendances qui peuvent échapper à l’observation directe. Cette approche prédictive de la prévention pourrait transformer en profondeur les méthodes d’élaboration et de mise à jour du DUER.
En définitive, le Document Unique d’Évaluation des Risques, au-delà de son caractère obligatoire, constitue pour les agences d’intérim un outil stratégique de pilotage de la prévention. Son évolution vers un instrument plus dynamique, plus collaboratif et plus intégré aux processus métiers représente un défi majeur mais aussi une opportunité de différenciation dans un secteur fortement concurrentiel.
